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Danièle Hervieu-Léger : sociologue de la foi et de la mémoire

Danièle Hervieu-Léger, ou comment la mémoire fait tenir la foi Mis à jour le 03/08/2026 par Paul Morel Danièle Hervieu-Léger est l'une des voix les plus lucides et les plus nécessaires de la sociologie française des religions. Depuis les années 1980, ses travaux ont profondément renouvelé notre compréhension de la croyance dans les sociétés modernes, en montrant que la religion n'est pas un vestige du passé mais une forme d'appartenance à une chaîne de mémoire collective. Dans un monde où l'on s

2 août 2026

Une chercheuse française assise à un bureau de bibliothèque entouré de livres ouverts, évoquant le travail intellectuel de Danièle Hervieu-Léger sur la sociologie des religions
Une chercheuse française assise à un bureau de bibliothèque entouré de livres ouverts, évoquant le travail intellectuel de Danièle Hervieu-Léger sur la sociologie des religions

Danièle Hervieu-Léger, ou comment la mémoire fait tenir la foi

Mis à jour le 03/08/2026 par Paul Morel

Danièle Hervieu-Léger est l'une des voix les plus lucides et les plus nécessaires de la sociologie française des religions. Depuis les années 1980, ses travaux ont profondément renouvelé notre compréhension de la croyance dans les sociétés modernes, en montrant que la religion n'est pas un vestige du passé mais une forme d'appartenance à une chaîne de mémoire collective. Dans un monde où l'on se demande si la foi peut encore avoir droit de cité, ses écrits sont une boussole.

Une chercheuse française assise à un bureau de bibliothèque entouré de livres ouverts, évoquant le travail intellectuel de Danièle Hervieu-Léger sur la sociologie des religions

Qui est Danièle Hervieu-Léger ?

Danièle Hervieu-Léger est une sociologue française née en 1947, spécialisée dans l'étude des religions contemporaines. Elle est directrice d'études à l'École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS) et en a été présidente de 2004 à 2009 — une institution qui compte parmi les plus prestigieuses de la recherche en sciences humaines en France. Son parcours académique se confond avec une question fondamentale : comment les sociétés modernes, rationalistes, sécularisées, continuent-elles de produire de la religion ?

Formée en sociologie et en philosophie, elle a très tôt perçu que les grilles de lecture classiques — notamment celle d'une sécularisation irréversible conduisant à la disparition du religieux — ne suffisaient pas à rendre compte de ce que l'on observait sur le terrain. Les églises se vident, certes. Mais les pèlerinages rassemblent des foules inattendues. Les conversions se multiplient. Les quêtes spirituelles personnelles foisonnent. Quelque chose résiste à l'équation simple qui voudrait que modernité égale fin du religieux.

Son œuvre principale, La Religion pour mémoire, publiée en 1993 aux Éditions du Cerf, pose les fondements d'une nouvelle sociologie de la croyance. Elle y introduit le concept de "chaîne de mémoire", qui deviendra l'une des notions les plus citées dans les sciences sociales des religions en Europe.

RepèreDétail
Née en1947
InstitutionÉcole des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS)
Présidence EHESS2004–2009
Ouvrage majeurLa Religion pour mémoire (Cerf, 1993)
Deuxième ouvrage cléLe Pèlerin et le Converti (Flammarion, 1999)
ChampSociologie des religions, modernité, mémoire collective

Pourquoi la mémoire est-elle au cœur de sa pensée ?

La mémoire est au cœur de la pensée de Danièle Hervieu-Léger parce qu'elle est, selon elle, ce qui constitue le religieux en tant que tel : croire, c'est se référer à une lignée, se reconnaître comme l'héritier d'une chaîne de transmission. Là où d'autres sociologues voyaient dans la modernité une rupture définitive avec les formes traditionnelles de croyance, elle y perçoit une transformation de la manière dont les individus s'approprient et transmettent la foi.

Elle s'inscrit dans une tradition intellectuelle française exigeante — celle de Maurice Halbwachs sur la mémoire collective, celle d'Émile Durkheim sur le fait religieux comme ciment social — tout en prenant ses distances avec leurs conclusions trop tranchées. Là où Durkheim voyait la religion comme un phénomène lié à des sociétés intégrées, Hervieu-Léger montre que des individus atomisés, mobiles, détachés des institutions, peuvent néanmoins construire des appartenances religieuses vivaces.

Ce qui m'a frappé dans sa démarche — je l'ai découverte tardivement, après des années de bénévolat dans des associations caritatives nantaises — c'est qu'elle décrit exactement ce que j'observais autour de moi sans parvenir à le nommer. Des hommes et des femmes sans pratique régulière, sans catéchisme d'enfance, mais qui un jour se retrouvent à marcher sur un chemin de pèlerinage ou à rejoindre une communauté d'entraide inspirée par l'Évangile. Ils ne reviennent pas à la religion de leurs grands-parents ; ils inventent une appartenance à une chaîne dont ils ignoraient jusque-là qu'ils en faisaient partie.

Un groupe de bénévoles silencieux rassemblés autour d'une bougie dans une salle associative, illustrant la dimension mémorielle et collective de la foi décrite par Hervieu-Léger

Qu'est-ce que la "religion pour mémoire" ?

La "religion pour mémoire" est le concept central de Danièle Hervieu-Léger : il désigne le fait que toute croyance religieuse s'articule autour d'une référence à une lignée de croyants, réelle ou imaginée, qui légitime et donne sens à la foi présente. Croire, ce n'est pas seulement adhérer à des dogmes : c'est se reconnaître dans une filiation.

Cette idée est à la fois simple et révolutionnaire. Elle permet de comprendre pourquoi des personnes qui ne pratiquent aucun rite institutionnel, qui ne fréquentent aucune église, se définissent néanmoins comme "catholiques" ou "juives" ou "bouddhistes". Elles ne se réfèrent pas nécessairement à une doctrine cohérente, mais à un récit, à des ancêtres symboliques, à une communauté mémorielle.

  • La chaîne de mémoire : lien qui relie les croyants d'aujourd'hui à tous ceux qui ont cru avant eux, à travers des récits, des rites, des lieux.
  • La bricolage religieux : façon dont les individus piochent dans différentes traditions pour construire leur propre croyance.
  • La modernité amnésique : diagnostic d'une époque qui perd les fils de transmission, fragilisant ainsi les institutions religieuses sans faire disparaître le besoin de sens.
  • La recomposition du religieux : processus par lequel de nouvelles formes de croyance émergent, en dehors des institutions traditionnelles.
  • L'émotionnel communautaire : importance croissante des expériences vécues en groupe, des rassemblements, des pèlerinages, comme substitut aux pratiques hebdomadaires régulières.
Ce qui distingue cette approche d'une simple sociologie descriptive, c'est son ambition compréhensive : Hervieu-Léger ne se contente pas de constater que les gens croient encore. Elle explique pourquoi et comment, avec des outils conceptuels précis, sans condescendance ni nostalgie. Elle ne pleure pas sur l'Église d'avant. Elle observe ce qui se construit, ici et maintenant, dans les marges et parfois au cœur des institutions.

Pour ceux qui s'interrogent sur le sens de la solidarité et de l'engagement au quotidien, cette approche ouvre des perspectives inattendues : la chaîne de mémoire n'est pas seulement religieuse, elle est aussi éthique. On hérite d'une manière de traiter l'autre.

Comment la modernité transforme-t-elle la croyance selon elle ?

Un pèlerin solitaire marchant sur un chemin rural au lever du jour, figure centrale de la pensée de Danièle Hervieu-Léger sur la religiosité contemporaine

La modernité transforme la croyance en individualisant radicalement les trajectoires spirituelles, selon Danièle Hervieu-Léger : là où la religion était autrefois une appartenance collective héritée, elle devient une quête personnelle, choisie, révisable. Ce déplacement n'est pas la mort du religieux — c'est sa mutation.

C'est l'un des points les plus contre-intuitifs de son œuvre. On pourrait croire que l'individualisme moderne détruit la religion en la réduisant à une affaire privée sans portée collective. Hervieu-Léger montre au contraire que cet individualisme religieux génère de nouvelles formes de communauté, souvent plus intenses et plus engagées que les formes traditionnelles d'appartenance paroissiale.

Elle distingue notamment deux dynamiques contradictoires à l'œuvre dans nos sociétés contemporaines :

La désinstitutionnalisation : les individus s'émancipent des institutions ecclésiastiques, refusent les autorités dogmatiques, vivent leur foi en dehors des cadres officiels. Les statistiques de pratique dominicale en France illustrent ce phénomène de façon saisissante — selon les données de l'Institut national d'études démographiques (INED) et diverses enquêtes du CNRS sur les croyances, la pratique régulière à la messe a décliné de manière continue depuis les années 1960, sans pour autant que le sentiment d'appartenance culturelle au catholicisme disparaisse.

La réenchantement émotionnel : en même temps, on observe une demande croissante d'expériences religieuses intenses, de pèlerinages, de rassemblements charismatiques, de retraites contemplatives. Les Journées Mondiales de la Jeunesse, les chemins de Saint-Jacques, les fraternités nouvelles : autant de phénomènes que la sociologie classique de la sécularisation ne savait pas expliquer.

Hervieu-Léger les articule en montrant que la modernité produit simultanément une demande de sens individuel et un besoin de lien communautaire — deux besoins que les formes institutionnelles traditionnelles satisfaisaient autrefois ensemble, et que les individus cherchent désormais à combler par des voies souvent inédites.

Le pèlerin et le converti : deux figures de notre temps

Dans Le Pèlerin et le Converti, publié chez Flammarion en 1999, Danièle Hervieu-Léger propose deux figures emblématiques pour comprendre la religiosité contemporaine.

Le pèlerin représente le croyant en mouvement, celui qui cherche sans vouloir s'établir définitivement. Il traverse des expériences religieuses diverses, s'arrête dans des communautés, repart, emprunte à plusieurs traditions. Sa foi est itinérante. Il n'est pas forcément inconstant — il peut s'engager profondément à chaque étape — mais il refuse de se laisser enfermer dans une appartenance unique et définitive. C'est une figure que je reconnais dans beaucoup de bénévoles que j'ai côtoyés : des hommes et des femmes qui passent d'une association à une communauté religieuse, d'un engagement humanitaire à une retraite spirituelle, sans que cela relève de l'incohérence mais d'une fidélité mouvante à quelque chose de plus grand qu'eux.

Le converti représente au contraire celui qui opère une rupture, qui choisit délibérément et ostensiblement une appartenance nouvelle. La conversion, dans ce cadre, n'est pas seulement un événement intime ; c'est un acte social qui redéfinit une identité. Elle peut concerner des personnes qui rejoignent une religion qu'elles n'avaient pas héritée, mais aussi des catholiques "de naissance" qui vivent soudainement leur foi comme un choix personnel et militant.

Ces deux figures ne sont pas opposées : elles coexistent souvent dans les mêmes personnes, à des moments différents de leur vie. Et elles renvoient toutes deux à cette idée centrale chez Hervieu-Léger : dans la modernité, la croyance est toujours, d'une façon ou d'une autre, une affaire de trajectoire personnelle et de récit de soi.

Pour ceux qui s'interrogent sur ce que signifie s'engager au nom d'une foi, ces deux figures offrent un miroir précieux. Suis-je pèlerin ou converti ? La question est moins anecdotique qu'il n'y paraît.

Ce que ses travaux m'ont appris sur le terrain associatif

Je me souviens d'une soirée, il y a quelques années, dans une salle paroissiale nantaise. Nous étions une vingtaine de bénévoles rassemblés pour distribuer des repas chauds aux personnes à la rue. La moitié d'entre nous n'allait plus à la messe depuis des années. Certains se définissaient comme agnostiques. Pourtant, ce soir-là, quelqu'un avait posé une bougie sur la table, et nous avions spontanément fait une minute de silence avant de commencer. Personne n'avait organisé ce moment. Il s'était simplement produit.

C'est exactement ce que Danièle Hervieu-Léger décrit : une religion sans institution, une chaîne de mémoire qui se recompose dans le geste le plus ordinaire. Ce silence autour d'une bougie, c'était de la religion. Pas au sens dogmatique. Au sens sociologique et humain du terme : un groupe d'individus qui se reconnaissaient, l'espace d'un instant, comme héritiers de quelque chose qui les dépassait.

Ses travaux m'ont appris à ne pas mépriser les formes fragmentées ou "bricolées" de croyance. À ne pas regretter l'Église triomphante d'avant comme si la grâce ne pouvait s'y loger qu'en grande pompe. Ils m'ont appris à regarder avec attention ces petits rites collectifs que les groupes humains inventent pour ne pas sombrer dans la pure utilité — et à y reconnaître quelque chose de fondamental sur notre condition.

Vous pouvez retrouver une réflexion approfondie sur la sociologie des religions contemporaines en consultant les travaux de l'École des Hautes Études en Sciences Sociales, institution dont Danièle Hervieu-Léger a été présidente et où ses recherches restent une référence centrale.

Questions fréquentes

Q: Danièle Hervieu-Léger est-elle encore active dans la recherche ? R: Danièle Hervieu-Léger est directrice d'études à l'EHESS, institution où elle a conduit l'essentiel de ses travaux. Elle a présidé l'EHESS de 2004 à 2009 et ses publications continuent d'être des références majeures dans la sociologie des religions en France et à l'international.

Q: Quels sont les livres essentiels de Danièle Hervieu-Léger ? R: Ses deux ouvrages les plus cités sont La Religion pour mémoire (Cerf, 1993), qui introduit le concept de chaîne de mémoire, et Le Pèlerin et le Converti (Flammarion, 1999), qui propose deux figures pour comprendre la religiosité contemporaine. Elle a également coécrit plusieurs ouvrages collectifs sur la laïcité et la sécularisation en Europe.

Q: Qu'est-ce que la "chaîne de mémoire" dans la pensée d'Hervieu-Léger ? R: La chaîne de mémoire désigne le lien symbolique qui unit les croyants d'aujourd'hui à tous ceux qui ont cru avant eux. Croire, c'est se reconnaître comme l'héritier d'une lignée — réelle ou imaginée — de personnes qui ont porté la même foi. C'est ce lien qui constitue le religieux en tant que tel, même quand les institutions s'effacent.

Q: Hervieu-Léger pense-t-elle que la religion est en déclin en France ? R: Elle nuance fortement le discours sur le déclin. Si la pratique institutionnelle (messe hebdomadaire, sacrements) a effectivement reculé en France depuis les années 1960, elle montre que le besoin de sens, d'appartenance et de transcendance reste vivace. La religion se recompose, elle ne disparaît pas.

Q: En quoi ses travaux intéressent-ils des non-spécialistes ? R: Ses concepts — chaîne de mémoire, bricolage religieux, pèlerin et converti — parlent à quiconque s'interroge sur sa propre façon de croire, de s'engager ou d'appartenir à un groupe. Ils offrent un langage précis pour décrire des expériences intimes que beaucoup vivent sans pouvoir les nommer.

Q: Y a-t-il un lien entre ses travaux et l'engagement solidaire ? R: Oui, profondément. La notion de chaîne de mémoire s'applique aussi bien aux mouvements caritatifs qu'aux institutions religieuses. S'engager au nom d'une valeur de solidarité, c'est souvent se reconnaître héritier d'une tradition éthique — évangélique, laïque, humaniste — qui nous précède et que nous transmettons à notre tour.

Paul Morel — Essayiste et bénévole associatif à Nantes. Il partage sur ce site des récits de solidarité, de foi vécue et de fidélité aux petits gestes qui comptent, convaincus que la dignité humaine se construit dans l'ordinaire.

La rédaction

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